Crise des écosystèmes : le Covid-19 à l’origine d’une (indispensable) prise de conscience ?

Crise des écosystèmes : le Covid-19 à l’origine d’une (indispensable) prise de conscience ?

Crise des écosystèmes : le Covid-19 à l’origine d’une (indispensable) prise de conscience ? 850 477 Trendsformative

SRAS, Zika, Ebola… et maintenant, le Covid-19 ? Si l’origine du nouveau Coronavirus ne pourra être établie avec certitude avant plusieurs années, le lien entre la détérioration de la biodiversité et l’émergence de nouvelles maladies infectieuses épidémiques est avéré. La pandémie mondiale doit jouer un rôle d’électrochoc : il est temps de repenser notre développement en profondeur.

Le bouleversement profond des écosystèmes

Partout sur la planète, l’activité humaine transforme en profondeur les milieux naturels. Le phénomène a commencé dès le XIXe siècle et la première révolution industrielle, et connait une dramatique accélération au cours des dernières décennies. Le relâchement massif de gaz à effets de serre, notamment, est à l’origine d’une crise climatique majeure1. Mais un autre phénomène, en partie liée, est tout aussi inquiétant : la crise de la biodiversité.

Alors que les espèces animales et végétales ont surmonté plusieurs crises depuis l’apparition de la vie sur terre, celle que nous vivons est de nature radicalement différente : conséquence directe de l’activité humaine, elle se produit sur une période extrêmement resserrée. Comment expliquer une telle situation ? « La crise de la biodiversité est liée à la manière dont l’Homme interagit avec le vivant, analyse Philippe Grandcolas, écologue, directeur de recherche au CNRS et directeur de l’Institut de « Systématique, évolution, biodiversité ». Elle est causée notamment par le changement d’usage des terres, avec la déforestation, la suppression des zones humides ou encore la surexploitation (pêches, épuisement des sols, etc.) ». Autre raison identifiable : « le transport, volontaire ou non, d’espèces exotiques envahissantes, qui s’implantent dans des écosystèmes dont ils bouleversent le fonctionnement ». Le troisième facteur aggravant est la crise climatique elle-même, et enfin un quatrième facteur réside dans la multiplication de polluants extrêmement nocifs (pesticides, plastiques, etc.)

Les écosystèmes des océans, qui recouvrent 70 % du globe, sont particulièrement touchés. Concrètement, « 30% des émissions de carbone sont captées par l’océan, explique Françoise Gaill, directrice de recherche émérite au CNRS, et vice-présidente de la plateforme Océan et Climat. La forte hausse des émissions de CO2 modifie les équilibres chimiques, ce qui provoque une importante acidification. Celle-ci a notamment pour conséquence de dissoudre le tissu squelettique d’animaux disposant d’une carapace. ». L’océan capte par ailleurs 90 % de la chaleur émise par les gaz à effets de serre. Quand la température de l’eau monte, le volume augmente… Cette élévation du niveau de la mer, accrue par la fonte des glaces, a des répercussions considérables sur les espaces côtiers. De même, l’augmentation du nombre de sites anoxiques, manquant d’oxygène, engendre la mort de nombre d’écosystèmes.

L’alarmante multiplication de maladies infectieuses

Tous ces chiffres sont connus, les périls identifiés sont régulièrement médiatisés à l’occasion de la publication de nouveaux rapports… avant souvent d’être placés au deuxième rang dans la hiérarchisation de nos priorités. Face à la crise sanitaire, plusieurs rendez-vous mondiaux ont par ailleurs dû être reportés. Mais l’actualité des derniers mois pourrait changer la donne, en attirant notre attention sur une autre conséquence dramatique de la crise des écosystèmes : son impact sur l’émergence de crises sanitaires.

Les zoonoses, ces maladies infectieuses touchant les animaux et pouvant être transmises à l’Homme, ont toujours existé ; mais leur nombre augmente considérablement depuis moins d’un siècle. « Nous avons dix fois plus d’épidémies, quatre à cinq fois plus de maladies

émergentes nouvelles, estime Philippe Grandcolas. Une grande partie des maladies infectieuses sont originaires d’espèces animales dans lesquelles les agents infectieux étaient résidents ». En cause, la conversion des milieux : des animaux sauvages se retrouvent à vivre en promiscuité avec de petits groupes d’humains et leurs élevages, souvent dans de mauvaises conditions sanitaires. « De telles situations multiplient les risques de recombinaisons ou d’évolution des virus, et donc de franchissement de barrières d’espèces », souligne le spécialiste. C’est ainsi que le H1N1 est une recombinaison entre les virus de la grippe et la grippe aviaire, tandis que le premier SRAS est issu de virus de chauve-souris et de carnivore. Quant au Covid-19, l’hypothèse en cours pour l’heure, est que le SARS-Cov-2 est issu d’une recombinaison entre des virus de chauve-souris et de pangolins.

Le moment d’agir

Quelles solutions mettre en œuvre pour limiter ces risques ? Le constat est simple : la déforestation augmente les interfaces entre les milieux forestiers abîmés et les populations, et donc le danger. « Promiscuité avec les animaux sauvages, espèces vivants emmenées sur un marché, transports dans les grandes villes… autant d’ingrédients qui peuvent facilement conduire à la création d’une pandémie. Tout cela doit être limité », suggère Philippe Grandcolas. Mais celui-ci tient également à souligner que l’Asie n’est pas le seul territoire à devoir urgemment changer ses pratiques. Ce type de comportement se reproduit sur tous les continents, y compris en Europe. « En France, par exemple, on extermine chaque année des centaines de milliers de renards. En réalité, cela n’a jamais solutionné le problème de la rage qui a été résolu avec une politique d’appâts vaccinaux et au contraire, cela laisse plus libres les rongeurs qui sont des réservoirs de la maladie de Lyme. »

Au-delà de ces mesures, la crise des écosystèmes ne pourra être jugulée qu’en s’appuyant sur une forte coopération des principaux acteurs. Même si le multilatéralisme vit lui-même une période de tension, États comme entreprises privées ont tout intérêt à développer des approches transversales multisectorielles, à l’image de l’initiative One Health. Ce mouvement soutenu par l’OMS promeut une approche intégrée, systémique et unifiée de la santé publique, animale et environnementale aux échelles locales, nationales et planétaire. Partout à travers la planète de nombreuses voix appellent même à un changement complet de paradigme. Françoise Gaill souligne ainsi que « la croissance économique est systématiquement envisagée en « toujours plus ». Alors que, quand on regarde la manière dont tout écosystème fonctionne, c’est plutôt en sigmoïde : Il y a une vraie croissance à un moment donné, et puis après lorsqu’ils durent, leur croissance est infime. Il ne faut donc pas tant penser en termes de croissance, mais en termes de réorganisation, pour faire mieux : c’est le qualitatif qui compte. Je pense que tout investissement doit être plongé dans un ensemble d’économie circulaire, mais également géostratégique (local, étatique ou interétatique) ».

L’Histoire montre malheureusement que le danger, aussi grave et imminent soit-il, ne suffit pas à pousser l’être humain à agir : il attend que le péril ait commencé à le toucher directement pour en prendre la pleine mesure et finalement… réagir. Et si cette heure était venue ?

Note —
1. https://www.un.org/fr/sections/issues-depth/climate-change/index.html

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